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Chap. 5,14. La simplicité, possédant en elle-même quelque commencement de la créature de Dieu, c'est-à-dire une volonté simple et bonne, sorte de matière première et grossière, qui servira à former dans l'avenir l'homme de bien, présente à son auteur, au commencement même de la conversion, cette même matière pour recevoir sa forme. […]

Chap.6, 15-16

15. En cette créature, en qui l'animalité et la raison se trouvent conjointes, dans l'âme humaine, le Créateur bon a laissé l'intelligence et l'esprit, et dans l'esprit, l'art ; par là, Dieu a établi l'homme au-dessus de toutes ses œuvres, et a placé sous ses pieds toutes les choses terrestres : dans l'animal superbe, ce don est un témoignage de sa dignité naturelle et une trace de la ressemblance du Seigneur qu'il a perdue ; dans celui qui est humble et simple, il est un recours pour retrouver sa dignité et maintenir sa ressemblance avec l'auteur de son être (Rm 1, 19). En cela, le Créateur est estimé par ses dons qui se montrent dans ses créatures. En cela, se manifeste la justice de Dieu : et, parce que ceux qui opèrent le bien méritent de vivre, ceux qui agissent autrement sont dignes de mort. La créature qui nous sert spontanément est soumise à la nature et lui est coordonnée pour se plier à la nécessité qui vient du péché, à la volonté et à la jouissance de l'homme. Aussi, tout le monde voit facilement comment bons et méchants ont tiré et tirent tous les jours de cette source les aliments nécessaires à la vie, les moyens qui servent au bien et au mal, toutes choses très belles en leur genre. De ce même principe, dans les lettres, dans les travaux manuels, dans les constructions, les hommes, par leurs inventions innombrables, ont fait sortir tant de modes d'études, tant d'espèces de professions, les subtilités, les sciences recherchées, les arts, l'éloquence, les dignités, la variété des emplois, les innombrables recherches qui se pratiquent dans le siècle, dont usent pareillement, soit pour leur nécessité, soit pour leur utilité, et ceux qu'on appelle sages de ce siècle, et ceux qui sont simples et enfants de Dieu. Mais les premiers en abusent pour satisfaire leur curiosité, leur volupté et leur superbe, les autres les emploient à titre de nécessité, trouvant ailleurs la délectation qu'ils désirent. Les premiers, serviteurs de leurs sens et esclaves de leurs corps, se voient entourés des fruits de la chair qui sont « la fornication, l'impureté, l'orgueil, la luxure, les inimitiés, les contentions, les jalousies, les colères, les rixes, les dissensions, l'envie, les repas copieux, l'ivresse et autres excès de ce genre : quiconque s'en, rendra coupable, n'obtiendra pas le royaume de Dieu. » Les autres recueilleront les fruits de l'Esprit qui sont « la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la longanimité, la bonté, la mansuétude, la foi, la modestie, la continence, la chasteté et la piété qui possède les promesses de la vie présente et de la vie future (Ga 5, 19 et s.).

16. Tant que ces hommes agissent, on voit, au-dehors, des actions semblables, mais Dieu discerne les volontés et les intentions. Mais quand on rentre dans son intérieur, chacun trouve les conséquences de ce qu'il a voulu, que lui présente comme nourriture sa propre conscience. Chacun pourtant n'y revient pas également : personne n'aime à revenir en soi après son action, quand il n'en est point parti avec bonne intention. Qui y retourne sans avoir vaincu sa concupiscence trouve, venant de cette même concupiscence, ou d'agréables délectations, ou de cuisants remords, et aussi il multiplie ses réflexions. Quant à celui qui a déjà triomphé de sa concupiscence, sans que néanmoins un désir plus grand ou une jouissance plus vive du véritable bien se soient emparés de son esprit, il souffre, avec une volupté désagréable, les imaginations qui résultent de ce qu'il a fait ou entendu : aussi ses reins seront remplis des illusions de ses délectations, et quand il faudra contempler les choses divines et spirituelles, la lumière de ses yeux ne sera plus avec lui : celui qui combat contre les passions souffre des ennuis, parce qu'il ne parvient point à surmonter entièrement les impressions qu'il en éprouve. Celui qui aspire à la liberté ne peut éloigner de lui les imaginations de ses impressions, et les pensées nuisibles, pénibles ou oisives, qui s'élèvent de toutes parts. De là, au temps de la psalmodie ou de l'oraison et des autres exercices spirituels, dans le cœur du serviteur de Dieu, malgré ses refus et ses luttes, les imaginations et les fantômes des vaines pensées, qui, semblables à des oiseaux immondes, posés ou voltigeants, viennent enlever le sacrifice de dévotion des mains de celui qui le tient, ou le souillent souvent jusqu'à arracher des larmes à celui qui l'offre. Dans cette âme infortunée éclate une triste et inégale division, l'esprit et la raison d'un côté réclamant la volonté et l'intention du cœur avec la prompte obéissance du corps ; la grossièreté animale s'emparant, d'un autre, avec violence, de l'intelligence et de la volonté, et souvent par là l'esprit reste sans produire de fruits. De là vient que dans les âmes faibles, et en qui les concupiscences de la chair et du siècle ne sont pas encore parfaitement mortifiées, le vice de la curiosité commence à bouillonner. De là résulte que l'on cherche ces consolations déréglées et ennemies d'une règle de solitude et de silence, ces diversions furtives où la volonté se trouve à l'écart dans la voie royale d'une vie commune, le dégoût de ce que l'on fait tous les jours, le sentiment qui fait voir de bon œil toutes les nouveautés. Ces sortes de remèdes semblent calmer pour un moment, en le soulageant, ce prurit et cet ennui de l'âme, mais ils la réchauffent et l'enflamment en augmentant par la suite ses tristes ardeurs et ses déplorables démangeaisons. De là cette regrettable inconstance par laquelle tous les jours on s'adonne à des occupations nouvelles, à de nouvelles pratiques et à de nouveaux travaux ; qui porte à faire des lectures variées, non pour édifier l'âme, mais pour tromper la monotonie pesante d'une joie trop lente à s'écouler : en sorte que le solitaire, après avoir condamné tout ce qui est ancien, tout ce qui se pratique d'ordinaire, n'éprouve plus, quand le nouveau est épuisé, que la haine de sa cellule, et le besoin d'en sortir promptement.

Guillaume de Saint-Thierry, Lettre aux frères du Mont Dieu, Trad. abbé Dion, Paris, 1867, chap. V, 14 ; VI, 15-16.
cf. coll. Sources Chrétiennes, 223, Paris, 1975, § 50, p. 185 ; § 57-67, p. 190-197.